Roman : La rivière savait… (53)

Publié le par M. P.

(Suite)

Des jours meilleurs

Cela faisait presque un an que nous étions rentrés d’Espagne. Pas un jour n’avait passé sans que je ne pense à mes amours perdues. Je priais tous les soirs avant de m’endormir.

Je demandais à Notre-Dame de Lourdes de protéger tous ceux que j’aime.

Mes pensées me ramenaient sans cesse vers ce lieu où nous avions vécu, Béni et moi, emportés par la passion de jours et de nuits imbibés de bonheur jusqu’à ce moment tragique où notre petit Pedro nous avait subitement quittés. Ce petit être d’amour, innocent et fragile, avait rayonné sur nos vies, nous laissant complètement anéantis sous le choc. La naissance de Salma m’avait quelque peu redonné une raison de vivre, mais Béni avait déjà quitté ce monde bien avant l’accident où il avait trouvé la mort.

Dès mon retour en France, j’étais allée à la rivière. La transparence de l’eau m’évoquait de nouveau la plage d’Estepona, mes yeux rivés sur l’onde placide de la Méditerranée édulcorée par l’azur dont la lumière intense emporte tout votre être. Les jours très clairs, on pouvait même apercevoir au loin, le célèbre rocher de Gibraltar. Peut-être pour les mêmes raisons, Salma aimait aussi venir à la rivière. Elle évoquait peu ses sentiments, ne manifestant que rarement ses émotions. C’était une enfant discrète et sensible. Elle avait une attirance toute particulière pour Laurent pour qui elle vouait une admiration sans limites. Ces deux-là s’entendaient à merveille. Elle manifestait également une grande tendresse pour Élise qui le lui rendait bien. Ainsi, ils étaient très vite devenus les grands-parents qu’elle n’avait jamais eus. Son grand-père maternel était mort d’une crise cardiaque, peu après le décès de Béni, sans même avoir connu cet amour de petite fille. Elle s’était vite acclimatée. Elle avait souhaité poursuivre ses cours de danse et comptait deux bonnes copines, voisines de surcroît. Elle était toujours d’humeur égale, satisfaite d’un rien. Laurent disait que son sourire était comme un rayon de soleil dans la maison. Cependant, depuis notre retour, elle ne pouvait se résigner à dormir seule. Nous partagions alors le lit de mon enfance, dans cette grande chambre dont les murs gardaient encore tous mes secrets d’antan. Pierre m’avait embauchée comme secrétaire afin d’alléger sa charge de travail, profitant ainsi de ma présence. Marie était retournée vivre dans sa région natale. D’un commun accord, Maël revenait vivre à Adé à chaque vacance, à la grande joie de toute la famille. Il allait avoir quatorze ans. C’était un beau jeune homme, calme et posé, qui ressemblait beaucoup à son papa. Il portait depuis peu des lunettes, ce qui lui donnait un certain charme. Il avait également hérité de la même passion que son père pour les livres et consacrait la majeure partie de son temps à bouquiner.

Par ce beau dimanche de fin mai, où le soleil ose enfin briller sur la campagne encore endolorie par les froidures tardives d’un hiver long empêchant le printemps de naître, je rêvassais. Et comme à chaque fois, les yeux fermés, le dos appuyé contre le tronc de l’aulne sous lequel reposait mon cher labri, je revivais le temps passé. Je pensais à ce jour où, revenant d’Andalousie, nous avions traversé l’Espagne. Je refaisais le trajet, comme souvent, le soir, avant de m’endormir. Lorsque les émotions sont denses, ô combien le souvenir reste intact, précis, chaque détail ancré au plus profond de la mémoire, à tel point que l’on n’en oublie rien.

Ainsi, nous avions quitté notre petite maison d’Estepona aux murs chaulés fleuris de bougainvilliers montant gracieusement jusqu’à la toiture. J’ai gardé en moi l’odeur sucrée du jasmin dans le jardin. J’entends encore le cri des cacatoès jouant à cache-cache dans les palmiers. Ce retour annonçait une journée chargée en émotion. Sur le chemin, Laurent avait souhaité faire un petit détour par Ronda afin d’y découvrir ses arènes préhistoriques et de s’y restaurer. Perchée sur un haut plateau rocheux dominant la vallée verdoyante au décor sauvage, la cité vous offre un paysage grandiose où dominent les pins et les chênes-lièges. Quelques rochers blancs émergent majestueusement de cet écrin de verdure. Depuis le pont-neuf, un panorama vous plonge dans un ravin surplombant le lit de la rivière qui s’illumine sous le soleil ardent. Mes pensées s’enfonçaient dans ces gorges vertigineuses où la lumière du levant plonge dans les eaux couleur de bronze. A l’écart du monde, cet espace de paix où reflète le silence ne reçoit que le chant des cigales. Cette mise en scène d’une splendeur insoupçonnée, ignore toute trace humaine. La route sinueuse qui redescend de l’autre côté du versant tout aussi enchanteresse cache des recoins désertiques. Ma rêverie m’emportait tantôt vers une fontaine, une église, un patio, une envolée de marches envahie par la floraison acidulée de lauriers-roses grimpant les murs aux pierres séculaires de ces petits villages andalous au parfum d’orangers. Puis, les campaniles m’invitent à la prière. Tout cela laissant venir à mon esprit les souvenirs intarissables chargés d’émotions qui me bouleversent et me submergent. Baignés par la majesté de ce lieu, nous avions quitté cette chaîne rocheuse pour redescendre vers la mer longeant la route des plages jusqu’aux criques sauvages de Nejra.

(A suivre)

 

Publié dans culturels

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