Roman : La rivière savait… (54)

Publié le par M. P.

(Suite)

Là, nous attendait Rosa-Maria, une cousine de Béni à qui je souhaitais faire mes adieux. Elle nous rendait parfois visite. Elle était venue plusieurs fois après le décès de Pablo. Sa foi en la vierge m’avait aidée à retrouver un peu confiance en la vie. Sa gentillesse et sa compassion nous avaient alors tant réconfortés. Béni lui avait été très reconnaissant de rester ces trois jours de deuil à nos côtés. « La tristesse est moins grande lorsqu’elle est partagée ! » nous disait-elle, et c’était vrai. Nous étions attendus pour la fin de la journée, ayant convenu de ne reprendre la route que le lendemain matin. Ces routes qui se noient dans un florilège de verts s’évanouissant dans les forêts de conifères. Chemin faisant, Salma s’était un peu assoupie dans la voiture. Quant à moi, j’imprégnais dans ma mémoire ce jour encore imbibé de chaleur, jour qui s’indécide à se retirer, juste après que le soleil, fuyant derrière la montagne, glisse dans l’horizon. Le ciel irisé déplie alors son éventail zébré de bleu et de mauve et les lauriers-roses s’éteignent, vous laissant avec vos rêves. L’Andalousie, bordée par les mers dont les villes inoubliables s’étendent de plaines en coteaux, racontant les merveilleuses histoires incrustées dans les vieilles pierres ou dans les murs chaulés de chaque habitation. Séville, pour ne citer qu’elle, ville romantique qui se mire dans le Guadalquivir et dont les venelles fleuries essaiment de toutes parts, vous laissant sous le charme. J’entends encore ses airs de flamenco et le galop des chevaux tirant leurs calèches bigarrées. Rosa-Maria nous accueillit les bras ouverts, ravie de faire la connaissance de celui que je nommais « mon demi-frère ». Pierre fut séduit par la beauté intérieure que dégageait cette parente adorable. Elle s’était retrouvée veuve très tôt avec quatre enfants en bas âge à nourrir. Heureusement, son petit commerce de souvenirs avait toujours bien fonctionné. Au petit matin, nous avions quitté très tôt cette jolie demeure blanche et ocre aux fenêtres ornées de grilles noires en fer forgé. C’est promis ! Je lui enverrai une carte de la grotte de Lourdes à notre arrivée. arc

Ce retour s’éternisait, illuminant les oliviers de reflets d’argent arrosés par la fraîcheur venue des cimes altières de la Sierra Nevada. Les amandiers s’alignaient à perte de vue sur la plaine de Grenade. Je revois les champs de blé onduler sous le vent, étalant leur blondeur aux pieds des reliefs montagneux. Seuls, les coquelicots osaient s’immiscer en bordure de la route. 

Deci delà, ils exhibaient leur rouge flamboyant. Puis, de nouveau apparaissaient les plaines oléicoles rattrapant les vignes courant vers les collines où la terre aride, ocre ou cuivrée, brûle sous les feux du ciel. Après Madrid, nous avions fait une halte à Santa Maria de Huerta. Le jour venait à peine de décliner et la fatigue nous avait gagnés bien vite. La nuit, douce et silencieuse, devait emporter notre sommeil jusqu’au petit matin aussi radieux que le précédent. Chaque région, chaque paysage, chaque recoin chantaient sa mélodie, le vent de l’aube jouant des airs de flamenco. « Ca va aller ? » s’inquiétait Pierre. Je ne pouvais quitter des yeux ce décor éblouissant qui vous transperce jusqu’au plus profond de votre être. Les buissons de genêts, gorgés de soleil, ne nous quitteraient plus jusqu’à la frontière. Petit à petit, le soleil coulait sur la plaine déserte de Huesca parsemée de cyprès. On devinait les Pyrénées au loin, étirant, sous une brume opaque, la chaîne de ses montagnes escarpées. La température avait subitement chuté. Le soleil avait rougi en caressant la plaine, juste avant de s’éteindre à l’horizon. Salma ne disait rien. Tout comme nous, elle observait ce lieu inconnu, différent mais tout aussi luxueux. Nous avions passé la frontière sans problème. Le col du Pourtalet descendait à pic sur les routes sinueuses. Il venait d’emporter le jour obombré par cette brume devenue épaisse et froide. L’ambiance saponifère aux reflets sombres et mystérieux sentait bon le buis. Odeur inoubliable que je retrouvais soudain. On devinait le lierre descendant des chênes et des châtaigniers. C’est ainsi que mes pensées filaient sur les flots de la rivière où j’aimais procrastiner. Emportée par les essences retrouvées de ce lieu idyllique ponctué de scènes magiques où s’invite la tendresse, je me délectais de ce feu d’artifice aux éclats de bonheur. Cela faisait un an que nous avions quitté l’Espagne, pays dédiant son empreinte à l’âme des poètes, pays ancré au plus profond de ma mémoire. Chaque vie est un voyage unique. La mienne a toujours été en constante communion avec la nature, ouvrant mon coeur à la flânerie en osmose avec le monde environnant. Je revois l’onde chaloupée de la mer pétillante aux bleus intarissables. Sa ligne d’horizon se perd dans l’infini, absorbant cette lumière exceptionnelle. Je sens la douceur du vent transporter les senteurs inopinées des écorces mêlées. Sur les petites routes sauvages et verdoyantes, cette résurgence douce et amère comme les sucs d’orangers évaporés dans les vignes courant au loin, vient m’envahir de nouveau. Le temps était venu de faire mes adieux à cette terre divine gravée en moi comme un tatouage sur mon cœur.

(A suivre)

Publié dans culturels

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