Roman : La rivière savait… (57)

Publié le par M. P.

(Suite)

Dans l’impétueuse étreinte des montagnes, dans l’immensité de ces terres de bergers en route vers la transhumance, je reste tout simplement émerveillée. Sous la pureté d’un ciel céruléen, les bras de Pierre se referment sur moi. Je sens son souffle chaud et ses baisers se fondre dans mon cou. Mon cœur semble se noyer. Mes forces s’amenuisent. Mes doigts croisent les siens. Nos mains sont moites. Le désir monte en moi, prêt à ouvrir ses lèvres sur la pente voluptueuse d’une terre brûlante où l’émotion est à l’honneur. Nos mots se déshabillent dans une mélodie dont les notes s’envolent sur des soupirs exubérants. J’aimerais que cette musique ne s’arrête jamais. Je veux graver en moi chaque minute, chaque caresse, chaque frisson. Que le souvenir de cette étreinte puisse jaillir de ma mémoire à tout instant. Dans ce renouveau inopiné, le redoux a flirté avec Éole. Là où l’intime côtoie cette beauté sauvage, paradisiaque, le besoin d’être enlacée me fait signe, m’appelle. Je sens la fièvre monter dans les yeux du désir, comme la sève dans les fleurs que l’abeille butine, bousculant ma charge émotionnelle. Mon acuité sensorielle est à son comble. Nous nous laissons porter par ce lieu planétaire au pouvoir hallucinogène. Il nous inonde de bonheur et nous conduit jusqu’à l’extase. Mon amour pour Pierre n’avait jamais cessé de battre. Il dormait simplement dans un coin de mon cœur. Ce décor hypnotisant et enchanteur a ravivé en moi les couleurs de l’amour. Une oasis de tendresse sur fond mousseux a ouvert sa couche comme les perce-neige sous l’éclosion du printemps. Aux alentours d’Isaba, les verts ruissellent et se marient entre eux, dans ce lieu de pacage où les brebis viennent s’abreuver, reconnaissant le chemin des estives. Dans cette beauté sauvage, sertie entre la pierre et la verdure, la couleur blanche de la roche accentue le vert des sapins. Tout ici ramène l’homme jusqu’à ses origines, là où le monde a peut-être commencé. Dans la profondeur de ce calme olympien, une nouvelle vie vient d’éclore, m’octroyant l’envie de vivre à cent pour cent. La vie vient de refaire soudainement surface. Mon corps est comme dans un nid douillet, sécurisant et voluptueux. Mes pieds semblent toucher à peine le sol. J’ai envie de chanter tout l’amour qui enfle dans ma poitrine. Rire, hurler, courir, danser... Ma réserve naturelle n’a pu extraire ce trop plein d’émotion qui me submergeait. Je suis restée là, blottie contre ce corps à la fois si familier et si mystérieux. Cette approche fortuite, dans ce lieu imbibé par les forces telluriques résonnant en plein cintre de mon cœur, a délavé les bleus de mon âme blessée, l’invitant à caresser les ailes du bonheur. Dans cet amour renaissant, l’horizon zébré teinté de nuances améthyste s’embrase de tons légers et fruités. Il était une fois, tel un conte de fées, un petit village chargé d’histoire où la sève venait de reprendre sa route. Une ode à la nature célébrant la beauté à l’état pur. Un lieu secret où se cache la faune sauvage tandis que la flore essaime ses richesses naturelles de toutes parts. Un endroit onirique où nos cœurs, battant à l’amble, ont laissé sur nos corps l’empreinte de l’amour. Par ce séjour mémorable, la vie nous a portés, bordant nos routes de tendresse et de joie, que rien ne put jamais entraver. La douceur des jours et des nuits qui s’ensuivirent laissa sur nos vies le reflet d’un bonheur inaltérable. Bonheur aiguisé par la beauté éclatante de cet environnement inoubliable, bercé par la légèreté du vent et par une alchimie de baumes aux senteurs généreuses. Bonheur, mâtiné par la splendeur de teintes vernies de lumière pétillant jusqu’à ressusciter les pierres. Depuis mon plus jeune âge, j’avais appris à communier avec la nature. Elle qui a toujours su transformer mes affects en une force positive. L’humus et le compost la rendent plus fertile tout autant que la lumière du ciel, quand bien même la pluie y voit une embellie.

Ma vie est à ce jour paisible et sereine. Les années y ont dessiné quelques rides, stigmates de mon passé, d’où mes amours perdues restent à jamais blotties, serrées contre mon cœur à tout jamais. Ma vie, désormais, se conjugue au présent car l’essentiel se trouve ici et maintenant. L’avenir appartient à Salma qui projette de s’installer à Bayonne pour enseigner la danse, passion qu’elle a su mettre à profit. Devenue une belle jeune fille, ses charmes attirants ne laissent aucun homme indifférent. Hormis quelques petites amourettes sans lendemain, pas un n’a encore gagné son cœur. Pierre, malgré les ans, reste toujours aussi séduisant et notre amour aussi intarissable. Son fils, Maël, enseigne les mathématiques à de jeunes parisiens, tandis que sa compagne, rencontrée dans le même lycée, y pratique l’anglais. Ce dernier revient dans la région chaque hiver pour skier, passant ses vacances d’été à Pornic, chez sa mère. Nous nous étions rendus une fois à Paris. Nous avions marché le long des quais, traversé les grands boulevards et flâné à Montmartre. Les restaurants et brasseries du coin s’enorgueillaient de leur service et de leurs mets d’une qualité irréprochable. Pierre aimait son travail et se plaisait à vivre à la capitale, nous avouant toutefois que la campagne lui manquait. Son amie, Isabelle, chérissait cette ville où elle était née et où elle avait toujours vécu. L’hiver 1991, rude et glacial, avait définitivement fermé les yeux d’Élise. Laurent, lui, vivotait. Il faisait peine à voir, piétinant dans son jardin, d’où il tirait le lourd fardeau de ses 90 ans. Cet homme si fort et si robuste avait désormais la fragilité d’un enfant. Il disait n’avoir plus envie de vivre et attendait la mort. Cet hiver là, Maël était venu, seul, passer Noël auprès de nous. La rupture avec Isabelle avait été brutale. Elle l’avait quitté du jour au lendemain pour un autre. Laurent avait été tout autant affecté que Maël par l’annonce de cette épreuve. Ayant demandé sa mutation pour Bordeaux, il l’obtint sans problème à la rentrée suivante. Un soir de début juillet 1994, Laurent, à son tour, s’en est allé. Nous avons prié pour la paix de son âme. Pris d’un soudain malaise, il s’est allongé sur le canapé. Il a fermé les yeux. Pierre lui tenait la main. Puis, il a dit ; « je m’en vais ! » Il est mort sans souffrance. « Il a sans doute rejoint ma mère ! » m’a susurré Pierre. Nous avons pleuré, blottis l’un contre l’autre, comme deux enfants malheureux. La maison orpheline semblait vide et froide, malgré la douceur de l’été. J’avais des frissons dans le dos. Le silence pesait sur les ombres de cette nuit, lourde et angoissante, contrastant étrangement avec la légèreté de l’air. Maël allait passer le restant de l’été en notre compagnie. Salma s’était arrangée avec ses collègues pour se faire remplacer quelques temps, laissant ses élèves en stage d’été entre de bonnes mains. Durant ces dernières années, elle et Maël ne s’étaient pour ainsi dire pas ou peu revus. Bien sûr, ce dernier ne manquait pas de lui souhaiter son anniversaire, manière de conserver le lien qui les avait unis dès notre arrivée d’Espagne. Elle, encore si frêle et si petite ! Il l’appelait «  petite soeur ! » Ils avaient su, très rapidement, nouer des liens fraternels. Puis, la vie les ayant séparés, leur destin les avait conduits tous deux vers des chemins différents. Lors des rares visites de Pierre chez son père, Salma se trouvait souvent chez des amies, invitée pour les vacances ou parfois en stage de danse. Si bien que leurs retrouvailles furent très émouvantes. Ces années passées sans se voir les laissèrent sans voix. Ils eurent du mal à se reconnaître. Ils semblaient étrangers l’un vis-à-vis de l’autre, manifestant une gêne réciproque. Mais, peu à peu, ils se reconnaissaient, renouant avec les souvenirs qui refaisaient surface.

(A suivre)

Publié dans culturels

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