Roman : La mystérieuse robe blanche (3)

Publié le par M. P.

Roman :
               La mystérieuse robe blanche
                                         

                                            Martine POUTOU


3


Prélude
« Lorsque j´entends ce prélude de Bach
Par Glen Gould, ma raison s´envole
Et toutes ces amours qui se détraquent
Et les chagrins lourds, les peines qu´on bricole …»
                                             Maurane

En ce mois d’avril 1994, l’aurore naît plus tôt, le crépuscule traîne.
Le soleil va bientôt se coucher, drapant le village d’Adé de ses rayons vitreux.
Lison s’imprègne de cette énergie, capturant les derniers rais avant que le jour ne décline.
A la radio, Maurane chante « Le prélude de Bach ».
Lison monte le son. Pour une fois que l’on peut entendre une chanson française !
Sous la véranda, jardin d’hiver, les géraniums s’enflamment et s’émancipent.
De leurs pétales sanguins, à la peau de velours, suinte leur alcali.
Et sous l’alcôve mélancolique d’un ciel feutré, comme il fait bon vivre !
Emmitouflée dans sa veste polaire bleue, la vieille dame s’affaire à son ouvrage, recousant avec minutie le bouton tombé d’un des polos de Tédéric ?
Tédéric, son unique enfant, qu’elle affectionne plus que tout, ne va pas tarder à rentrer.
A cet instant précis, Christophe chante « Les mots bleus ». Une autre chanson française et de surcroit, sa préférée !
Et comme à chaque fois qu’elle l’entend, Lison ressent le frisson.
Cette chanson a le don de l’émouvoir, au point que les larmes, perlant à ses yeux, laissent échapper des diamants azurés.
Il y a 20 ans de cela, elle l’entendait pour la première fois.
C’était l’année tragique où l’âme de son tendre époux avait rejoint la Grande Ourse.
Cet être cher à son coeur, laissant sa chair cicatricielle endolorie à tout jamais.
Cette chanson n’avait pas pris une ride. Elle pensa alors que, comme tous les chefs-d’oeuvre, elle resterait immortelle.
Les mots bleus, ces mots, estampillés dans une mélodie sublime, swinguent sur son coeur torturé, réveillant la douleur comme pour mieux l’apprivoiser.
Dans la rémanence du souvenir, son âme émaciée, belle de nuit, troublée par la flammée du couchant, désamorce sa charge émotionnelle.
Dans la lumière tamisée du crépuscule, elle fredonne ce chant de sa voix claire et tremblante.
Ces mots d’amour, nourriture affective, lustrent ses nuits de douceur, patinant ses jours en les drapant de tous ces bleus qu’elle affectionne tant.
Dans un balancement, elle s’abandonne toute entière à la musique dans ce lieu inondé de couleurs bigarrées. Sur l’esquif de ce jour qui perd de la clarté, elle chante.
 

(A suivre)
 

Publié dans culturels

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