Regards philosophiques (183)

Publié le par G-L. P. / J. C.

Thème :

« Les hommes ont fait l’histoire,

ou,

quelques hommes ont fait l’histoire ?  »

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Débat :

► Ceux qui font l’Histoire, ce sont d’abord les historiens, suivant une discipline enseignée, même si on peut se poser la question de savoir si c’est une science ou pas. Ils témoignent des faits, avec peut-être leur part de subjectivité.
Mais revenant à la question initiale : Est-ce que les individus ont eu une action déterminante sur les événements ? Ou n’ont-ils été que les exécutants d’un mouvement qui partait du collectif ?
Nous avons différents types, différents domaines d’histoire : de l’histoire des sciences, par exemple, à l’histoire de l’industrie, ou tout autre genre dans lesquelles interviennent de multiples acteurs. Autour de nous, chaque jour, dans nombre de domaines, nous voyons l’histoire des événements courants. La plupart du temps, elle est orientée par un groupe, une équipe, voire un animateur. L’orientation n’est jamais complètement collective.
► Cette question, pour moi, implique deux problèmes. D’une part, que signifie « faire l’histoire » ? D’autre part, qui fait l’histoire ?
1° Que signifie « faire l’histoire » ?
Le mot histoire a deux sens différents que le français ne distingue pas ; il y a l’histoire réelle, ce qui s’appelait en latin les « res gestas », les faits accomplis, le passé tel qu’il fut, l’histoire des hommes historiques, et il y a l’histoire comme discipline, en latin, « l’historia rerum » « gestarum », la connaissance du passé, l’histoire des historiens. On ne connaît la première (celle du passé humain) que par la seconde. L’histoire est d’abord un récit, comme l’écrivait en 1983 Paul Ricœur dans Temps et Récit. Mais la seconde n’existe que par la première : «  Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils  font.* », comme l’a écrit Marx dans la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859).
[* Cette citation est aussi attribuée à Raymond Aron.]
2° Qui fait l’histoire ?
Dans la tradition judéo-chrétienne, l’histoire humaine, accomplissant le dessein divin, conduit à « la Cité de Dieu », à « la Jérusalem céleste ». C’est le sens de l’histoire selon le Discours de l’histoire universelle de Bossuet (1681). Mais dès que les hommes sont censés faire  librement leur histoire et dès que le dieu organisateur des fins suprêmes cède la place aux lois déterministes des processus naturels, se pose la question du sens (signification et direction) de l’histoire et de qui fait ce sens. Quels humains? Je dis bien « quels humains », car, implicitement, la question, telle qu’elle est posée, exclut les femmes et pourtant il y eut des individus femmes (Cléopâtre, Jeanne d’Arc, etc.) et des mouvements de femmes : les suffragettes  en Europe au 19ème siècle et des mouvements de femmes au 20ème siècle en France, pour  la liberté de l’avortement, par exemple.
Le cours de la nature obéit à un déterminisme causal auquel aucune finalité, aucune signification ne peut être assignée. Mais les êtres humains agissent en vue de fins dont ils sont conscients. Avec le développement des sciences et des techniques, les humains des temps modernes ont voulu se rendre non seulement « comme maîtres et possesseurs de la nature », comme le préconisait Descartes, c’est-à-dire en avoir une connaissance claire et distincte, mais   se rendre maîtres et propriétaires de toute la nature, de tous les biens naturels communs et y compris de la nature humaine, et ainsi s’approprier et utiliser la nature toute entière. Nous sommes aujourd’hui dans la civilisation contemporaine de la mondialisation économique et du « Big Brother » numérique, qui semblent obéir à un « plan caché de la nature », selon l’expression de Kant au 18ème siècle (dans l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique), mais qui relèvent, de fait, de projets humains collectifs : le projet du progrès social et moral accompagnant la progression des sciences et des techniques ; ce fut le projet des philosophes occidentaux des Lumières au 18ème siècle et celui des utopistes du 19ème siècle d’une société d’hommes  libres et égaux. L’Etat rationnel s’est incarné dans la puissance de la bureaucratie et le totalitarisme. Le socialisme réel est devenu le social-libéralisme et le communisme réellement existant a pris les traits des dictatures. Avec les catastrophes, réellement morales et celles écologiques probables de notre siècle, nous n’avons plus la confiance des modernes dans le progrès de  la raison.
Les « grands hommes » en ce sens seraient des individus qui sont à la fois portés par et porteurs de projets collectifs dont les causes et les conditions de possibilité sont étudiés par les historiens. Mais, nous sommes toujours contemporains d’idéaux et de valeurs qui orientent notre histoire : à chacun de nous de choisir librement lesquels nous voulons voir triompher et, par là, choisir les individus porteurs de ces valeurs .C’est là de la responsabilité de chacun (qui semble s’effacer aujourd’hui en France), si nous sommes d’accord que nous, humains, faisons l’histoire dans les deux  sens du terme : faits accomplis et récit de ces faits.
► Faire l’histoire, effectivement, est-ce dans le sens de la vivre ? ou dans le sens de la raconter ? Et l’on dit que l’homme « rentre dans l’histoire » à partir du moment où il y a l’écriture et quand sont transcrits des témoignages directs.
Le récit historique a eu quelque fois le rôle du mythe, et c’est vrai que l’Histoire est souvent écrite par les vainqueurs, avec des témoins qui ne sont pas forcément objectifs, et c’est cette histoire qui va passer à la postériorité. Donc, elle peut être racontée dans un but précis ; par exemple, lorsque les Carolingiens reprendront le pouvoir aux Mérovingiens, il fallait les détrôner dans l’esprit du peuple ; donc, ils sont devenus ces fameux « rois fainéants » ; cela permettait de déconstruire le mythe de ces rois puissants. Dans un autre cas, nous pensons tous que Rolland a été tué à Roncevaux par les Sarrasins, alors que ce sont les Basques qui se sont vengés du pillage de Pampelune. Ce mythe participait à l’installation du royaume catholique en accusant les Maures.

► Je suis de l’Afrique de l’ouest, et, à l’école, la colonisation a imposé l’Histoire de France. Donc, mes ancêtres étaient les Gaulois. Quand j’ai dis cela à mes parents, cela les a surpris. En revanche, rien sur mon pays et rien sur l’empire de Sunga Kéita.
 

(A SUIVRE)

Extraits de restitution d'un débat du café-philo

http://cafes-philo.org/

Avec nos remerciements.

 

Publié dans culturels

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