Regards philosophiques (202)

Publié le par G-L. P. / J. C.

Thème :

« L'art rend-il l'homme meilleur ? »

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Débat :

► La question de rendre meilleur peut concerner aussi bien l’artiste, celui qui crée, que le public qui va accéder aux œuvres d’art. Est-ce que cela les rend différents ? L’art peut, bien sûr, créer de l’émotion, mais ce n’est pas cela qui va vous changer ; cependant, il peut vous ouvrir a d’autres choses, vous enrichir…

► Je ne crois pas non plus que l’art puisse rendre meilleur. Je suis plus convaincue de son utilité. En revenait sur l’art dans les camps, dans le livre Le violon d’Auschwitz de Maria Angels Anglada, un homme va améliorer ses conditions de détention simplement parce qu’il est luthier et qu’il va pouvoir réparer le violon d’un officier, un gradé, qui est un musicien.
G L’art, s’il ne rend pas meilleur, peut rendre heureux et faire découvrir des horizons nouveaux. Il peut nous transcender par la beauté, mais il peut aussi nous déplaire, nous dégoûter, nous écœurer. Je compare l’art au plaisir d’enrichir une recette déjà connue à laquelle on ajoute des saveurs nouvelles afin de disposer nos papilles à des découvertes. Même si ces nouvelles saveurs ne sont que modérément appréciées, elle suscite en nous une curiosité par l’expérience du nouveau, va nous permettre de faire des différences et de faire évoluer nos connaissances.

► Shakespeare, dans Richard II, met en scène deux personnages qui s’affrontent : le duc de Norfolk et le duc de Lancaster. Les deux sont accusés de haute trahison envers le roi. Richard II, s’adressant au duc de Norfolk, va trancher le débat avec les paroles suivantes: Richard II – Je prononce contre toi cette parole sans espoir. Ne reviens jamais ! Norfolk – C’est une dure sentence de la bouche de Votre Altesse. Ce coup me rejette errant dans l’espace. Le langage que j’ai appris, mon anglais natal, il me faut l’oublier maintenant. Maintenant, ma langue n’est pas d’une plus grande utilité qu’une viole ou une harpe sans corde. [...] Vous avez emprisonné ma langue au-dedans de ma bouche, derrière la double barrière de mes dents et de mes lèvres… » En tant qu’exilé, rejeté de mon pays, le Chili, ce texte m’a touché profondément ; il éveille cette solidarité entre tous les exilés du monde, ceux qui ont été mis hors de la lumière… Alors, comment lier morale et art, quand on sait que l’art ne peut pas se définir comme un être conscient qui pourrait choisir entre le bien et le mal ?

► C’est vrai, l’art est multiple et, de plus, il s’adresse à l’inconscient. Autant il peut rendre meilleur et contribuer à l’édification morale (car, « meilleur », c’est de l’ordre de la morale), et autant il peut rendre pire, car on a déjà vu utiliser l’art à des mauvaises fins. Dans des révolutions, les messages passaient très bien par des chansons s’adressant à l’inconscient et elles ont fait passer aux actes. Quant à l’artiste, on sait qu’il peut être au service de celui qui le nourrit. Léonard de Vinci était au service de ses mécènes ; tant d’artistes ont travaillé sur commande. Et puis, on a évoqué l’art et les nazis, mais on peut aussi évoquer l’art stalinien. C’est ou l’art pour édifier, ou l’art pour manipuler. Aujourd’hui beaucoup de bénévoles travaillent dans les prisons, donnent des cours, des cours en atelier d’écriture, atelier de poésie, organisent des conférences. Cela crée du lien avec l’extérieur et est bénéfique aux détenus.

► Le mot « meilleur » m’a intrigué dans son sens humain, social. Mais je me suis dit : si on en faisait un déterminant, un adjectif. Après tout : meilleur artiste, meilleur travailleur, meilleur tribun, meilleur manipulateur de foule. Lorsqu’ont été organisés les grands massacres des Juifs dans les pays de l’Est, c’est à des êtres très intelligents, les meilleurs, souvent des docteurs qu’on a confié l’organisation. Il fallait que les soldats, les exécutants, aient des êtres de qualité supérieure qui leur donnent ce genre d’ordres. Cela permettait de justifier l’injustifiable, de manipuler les paradoxes. C’est-à-dire de faire d’un champ d’horreur, un chant d’apothéose. Himmler s’est transformé en Wagner dans cette œuvre de mort.

► Est-ce qu’il y a des circonstances où, pour moi, modestement, l’art me rendrait meilleur ? Oui, si effectivement je prends l’art au sens des situations où j’ai immédiatement adhéré, ressenti une émotion face à une production artistique. Sur le moment, je me sens meilleur, mais, trois jours après, je suis redevenu celui que j’étais avant. Par contre, il existe des circonstances où, étant confronté à une œuvre d’art, tout à coup, on prend du temps pour l’inutile, du temps inutile dans un monde utilitariste. Alors, éprouver ce temps inutile, c’est déjà, pour moi, me sentir meilleur.

► Le fait de parler d’art, renvoie aux qualités qui sont dans l’art, cela nous permet de nous mettre en phase avec d’autres qualités. On peut penser que l’art nous renvoie à la beauté du monde, à cette beauté esthétique, car ce monde est beau et merveilleux avant tout, ce monde avec ses étoiles, le soleil, la lune et tout le merveilleux dans un flocon de neige. Cela peut aussi nous renvoyer à une certaine transcendance : il y en a qui ont utilisé l’art comme tremplin pour cette transcendance. A chaque fois, l’art est ce rappel de la beauté, beauté qui est aussi en nous et qui nous rappelle qu’on n’a pas le droit d’abdiquer. J’ai parfois entendu cette phrase [de Theodor Adorno] : « Il n’est plus possible d’écrire des poèmes après Auschwitz. » En fait, on se souvient de ceux qui dans les camps ont tenu grâce à la beauté de la poésie ; c’est ce qui leur a permis des résister.
 

(A SUIVRE)

Extraits de restitution d'un débat du café-philo

http://cafes-philo.org/

Avec nos remerciements

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