Regards philosophiques (230)

Publié le par G-L. P. / J. C.

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Thème :

« L'intelligence artificielle

va-t-elle nous dominer ?»

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Débat :

► Je me suis intéressée aux recherches tout à fait contemporaines en intelligence artificielle menées par les chercheurs de l’école transhumaniste.
La première question est : en quel sens entendre « intelligence artificielle » ?
Selon le dictionnaire d’Alain Rey, le dictionnaire historique de la langue française, le terme intelligence, issu du latin « intellegere », apparu dans la langue française au 12ème siècle, est la faculté de comprendre, et l’intelligence artificielle, calque de l’anglo-américain, prend le mot dans son sens initial (faculté de comprendre) et désigne la partie de l’informatique qui vise la simulation des facultés cognitives humaines.

Avec l’intelligence artificielle nous sommes à l’ère numérique. La question posée est donc une question spécifique de notre société industriellement développée et de notre civilisation contemporaine. Mais comme celle-ci tend à devenir le modèle dominant de toutes les sociétés,   en ce sens, la question posée est  une question anthropologique : l’être humain est-il en voie de modification radicale?  D’où une autre question : peut-on penser  le futur de l’humanité ?
C’est en 1950 qu’Alan Turing, mathématicien anglais, publie son article Computer machinery and intelligence, où il traite de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire des machines intelligentes, des machines qui pensent ; son article se termine par cette phrase : « Nous ne savons pas où nous allons, mais il reste beaucoup de choses à faire. » Dans son article, Alan Turing proposait un test pour déterminer si une machine est intelligente ou pas. Ce test repose sur le fait que si les réponses d’une machine, qui imite un questionneur humain sont capables de tromper ce dernier sur son identité de machine, il n’y a pas de raison de refuser d’attribuer la capacité de penser à la machine. Mais ce test de Turing implique que l’intelligence artificielle peut en fait être comprise en deux sens : l’intelligence artificielle faible, selon laquelle une machine peut simuler l’intelligence et avoir un certain nombre, voire la majorité des propriétés de l’intelligence humaine, et l’intelligence artificielle forte, selon laquelle des ordinateurs programmés de manière appropriée auront réellement une intelligence, au même sens que nous. C’est cette dernière conception que mettent en oeuvre les recherches actuelles, tout à fait contemporaines, d’intelligence artificielle, les sciences cognitives et la progression fulgurante de la robotique, des ordinateurs, des biotechnologies et des sciences médicales, et ce notamment dans la Silicon valley,  au sud de San Francisco, avec des neurobiologistes, des informaticiens, des biologistes, des médecins, des philosophes.

Tous conçoivent l’être humain comme un ensemble mécanique, ce qui implique que  tous les processus mentaux, intellectuels et affectifs soient traités comme les états d’une machine. L’ordinateur est alors une réalisation parmi d’autres de « l’homme augmenté » ; on  passe de la conception de  l’homme réparé à celle de  l’homme augmenté. L’ordinateur est  une prothèse parmi d’autres possibles qui a pour avantage de pouvoir prendre en charge les facultés humaines, et alors, de pouvoir augmenter la mémoire,  augmenter la vue et l’ouie, augmenter le plaisir sensuel et sexuel, allonger la vie, voire annuler la mort. Ce ne sont plus des rêves de science-fiction ; ce sont des objectifs de recherche qui mobilisent techniciens, scientifiques et philosophes qui se reconnaissent dans le mouvement transhumaniste. Le titre de l’ouvrage que vient de publier (en août 2014) Dorian Neerdael, chercheur en philosophie à l’université libre de Bruxelles, est éloquent : Une puce dans la tête. Les interfaces cerveau-machine qui augmentent l’humain pour dépasser ses limites.

Je me réfère au n° 83 d’octobre 2014 de la revue Philosophie Magazine qui comporte un dossier  très précis sur les origines et les filiations de cette école transhumaniste, avec une enquête sur les recherches de la Silicon Valley et des entretiens entre des philosophes français contemporains, comme Martin Legros, Pierre Manent, et des philosophes américains transhumanistes, comme  Kevin Kelly et Peter Thiel.

Le projet consciemment admis par tous les transhumanistes est énoncé par le philosophe américain Kevin Kelly : «  Dans 5000 ans, il y aura des humains comme nous, mais aussi des humains modifiés génétiquement, des humains augmentés technologiquement, des hybrides, etc.  L’humanité ne sera plus une. »

D’abord, c’est là, pour moi, une affirmation inquiétante. Je ne peux admettre une inégalité radicale parmi les être humains, car cela légitime l’acceptation des entreprises génocidaires. D’autre part, je me réclame du premier article de la déclaration universelle des droits de l’homme, ici mis en question, à savoir que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », car je crains que ces différences, considérées comme différences radicales,  permettent  à ceux qui ont le plus, qui sont le plus augmentés, de dominer, voire d’éliminer ceux qui ont le moins.

Enfin, le présupposé de cette idéologie est un grand récit qui me lie, m’assujettit voire m’asservit à la machine. Ce grand récit,  c’est celui de la succession des différentes époques de l’univers : il y eut d’abord « l’époque de la physique et de la chimie, du Big bang jusqu’à l’apparition de la vie sur terre; celle-ci marqua l’entrée dans l’ époque de la biologie et de l’ADN », où la vie a pris son essor sur notre planète ; puis il y eut « l’ époque des cerveaux », où des organismes complexes doués de conscience ont émergé, suivie par « l’ époque de la technologie qui a commencé avec les premiers outils du néolithique ». Et nous sommes au seuil d’un 5ème stade qui débuterait vers 2045, l’époque de la fusion entre la technologie et l’intelligence humaine. Dans cette ère posthumaine, l’humain se transformera en un être mi-biologique mi-informatique connecté au web. Nous pourrons externaliser des capacités de notre cerveau sur un ordinateur et alors discuter de cerveau connecté à cerveau connecté. D’autre part, nos émotions,  nos affects, pouvant être lus par un ordinateur, ils pourront être transmis de même par l’ordinateur ; bref, neuroscience et web augmenteront nos capacités et permettront de davantage communiquer. De plus, avec les innovations médicales liées aux connaissances biologiques et neurologiques, nous pourrons vivre jusqu’à 150 ans, et enfin, nous aurons la possibilité de nous rendre immortels, en téléchargeant notre conscience sur un ordinateur. Il s’agit bien d’une nouvelle ère posthumaine, qui transforme l’être humain en mécano bionique et qui fait advenir une humanité transhumaniste. Avec ce grand récit, je ne me sens plus actrice, ni de mon histoire, ni de notre histoire.

Voila mes réserves importantes par rapport au principe et aux objectifs des recherches sur l’intelligence artificielle des membres du  mouvement transhumaniste.

                                                                        (A SUIVRE)

Extraits de restitution d'un débat du café-philo

http://cafes-philo.org/

Avec nos remerciements

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