Témoignage de Pierre GLESS (3)
avec l’aimable autorisation de Madame GLESS et de M. P.
Détail d’une journée de travail (suite)
En route , l’équipe de jour (Tagschiecht)rencontre l’équipe de nuit (Nachtschiecht). Les hommes de l’équipe de nuit rentrent dans la cour. Après avoir été comptés, ils prennent, sur les paillasses, la place toute chaude de leurs camarades. On leur donne le jus, 200 g de pain et un bout de margarine ou une cuillerée de marmelade. Cela doit suffire jusqu’à 17 heures. A 17 heures, lever, soupe (3/4 de litre) et départ pour la mine, jusqu’à 6 heures le lendemain matin. A minuit, l’équipe de nuit reçoit du jus, ½ litre de soupe et du pain.
L’équipe de jour est de retour au camp entre 18 et 19 heures.Au travail, vers 9 heures, les hommes ont reçu 200 g de pain avec 15g de margarine, et à midi, pendant l’heure de repos sur le chantier, ¾ de litre de soupe. Les forçats sales et vannés mangent leur demi-litre de soupe, leurs 200 g de pain avec margarine ou une cuillerée de marmelade ou une rondelle de saucisson et s’allongent sur leur grabat. A 21 heures, extinction des feux. Interdiction de sortir dans la cour. Dans l’atmosphère empestée de la chambre, plus un mot ; mais ce n’est pas pour autant le silence absolu, car, pendant toute la nuit, on va entendre ronfler, grogner, péter, tousser, cracher.
C’est alors que commencent les allées et venues aux baquets destinés à recevoir les… évacuations. Ces deux récipients, du même modèle que les basses à vendanges, sont placés sur le palier et reçoivent, de 21 heures à 5 heures du matin, la visite de près de 500 zébrés. La dysenterie régnant en permanence dans le camp, on devine le va-et-vient qui s’effectue jusqu’au matin. Il faut faire la queue devant le baquet, à la lueur d’une veilleuse. Il y a des cènes vraiment comiques qui se répètent toutes les nuits. Tout le monde est évidemment pressé. C’est par deux ou trois que les faibles d’entrailles s’assoient sur le rebord merdeux de la basse, mais ceux qui ont un besoin moins important alignent leur jet dans les espaces inoccupés par les deux ou trois postérieurs. Comme ils n’y voient pas, on se doute du résultat. On s’humecte… un tantinet, on patauge copieusement dans la « marchandise », ce qui provoque des engueulades et des échanges de coups.
Un chef de chambre est désigné, chaque nuit, pour la surveillance des tinettes qu’il fait vider plusieurs fois par quatre zébrés, choisis parmi les nombreux volontaires, car les heureux veinards ont droit à la ration double de soupe. Ainsi, on n’éprouve aucune honte à faire cette besogne. Le chef de chambre en question, armé d’un gourdin, vient de temps en temps voir où en est le niveau, afin de réveiller les hommes de corvée. Il doit faire aussi attention à ce que les usagers ne se rendent pas nu-pieds au lieu d’aisance. En général, cette surveillance n’est pas très sévère car ledit « proposé à la dinette » veut dormir comme tout le monde, si bien que les baquets débordent passablement et que nombreux sont les zébrés qui négligent à se chausser. Mais si, au hasard d’une tourn »e, l’homme au bâton en pince un en défaut, il le malmène drôlement jusqu’à sa paillasse, ce qui met toute la chambrée en émoi… il est inutile de préciser l’état dans lequel se trouvent la rampe de l’escalier et les couvertures piétinées par des chaussures et même des pieds quelque peu emm…
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